Chroniques d'un temps futur 22

Publié le par M.

17 Marbre 1619.


Ils sont venus me chercher à mon lever, je n'ai pas frémi en les voyant entrer. Deux B dont l'uniforme noir porte la marque des Ténèbres. Je n'ai à peine  eu le temps de nouer mes cheveux sales dans une résille et de boutonner ma veste.

Ils m'ont menée à travers les longs couloirs souterrains de La Tour, effectuant de multiples changements de ligne. Nous avons quitté le Sub au niveau d'une énorme aiguille de basalte.

- Où sommes-nous, ai-je demandé.

- Cratère 58. Entre et tais-toi.

Je mentirai si j'avouai de ne pas avoir eu peur. Cette procédure était anormale. J'avais suffisamment assisté à des euthanasies pour savoir que chaque tour avait son recycleur. Quant aux neutralisations cérébrales, elles étaient aussi pratiquées sur place. Pourquoi alors m'amener à l'autre bout de la ville?

L'élévateur nous a montés jusqu'au dernier étage. Je me suis retrouvée seule face à mon juge.
Un homme assis sur un siège qui méritait la qualification de trône, dans une longue robe noire, son visage était caché sous le palla, le voile noir qui recouvrait la tête des seigneurs.

- Sais-tu qui je suis?

Sa voix était calme et détachée, avec l'assurance de ceux qui ne sont rarement contredits.

- Non, seigneur, ai-je répondu en mettant un genou à terre comme l'exigeait le protocole.

- Je suis le Seigneur Talyek, en charge de la conduite du Plan pour sa partie génétique. Sais-tu ce que cela signifie?

Oui, cela signifiait qu'il était sur l'avant dernière marche de la pyramide, qu'au dessus de lui, il n'y avait plus que notre maître à tous, l'Eternel, le Seigneur de La Citadelle. Cela signifiait aussi que cet homme assis devant moi, dirigeait toutes les tours reproductrices, et que tous les projets ayant trait à la génétique et reproduction de l'espèce passaient par sa signature, et qu'un nombre invraisemblable d'échelons hiérarchiques le séparait de moi.

- Bien. Tu sais certainement quels sont les crimes qui te sont reprochés, et ce que tu risques?

- Oui, seigneur. Et je baissai la tête.

- Ton cas a été la source de longs débats. Malgré ton statut de D, tu as fait montre ces derniers mois d'un vrai esprit d'initiative et d'encadrement disproportionné pour ton rang. Tout en commettant une faute grave.

Il se leva et commença à arpenter la pièce. Je me souviens encore du crissement de l'étoffe sur le sol. Jamais n'avais-je vu autant de matière gaspillée sur un individu. Si le bétail était nu, uniquement recouvert du symbiote, les castes de A à E portions un uniforme androgyne étroit, constitué d'une tunique et d'un pantalon. Le Seigneur portait au moins deux robes, en distinguai-je la manche de l'une transparaissant sous la manche largement évasée de l'autre, un plastron de cuir, une ceinture de tissu et un ruban serrait tout cela. Ses robes étaient amples, doublées. Avec tout ce qu'il portait, on aurait pu vêtir 20 personnes. Ce gaspillage de la part de la classe dirigeant me choqua.

Ce ne fut pas la chose qui me choqua le plus.

Il s'approcha de moi, très près. Et sa main m'attrapa le menton. Depuis le Choix, personne n'avait posé sa main sur moi. Le contact est réservé au bétail. Je ressenti cette intrusion dans ma sphère privée comme un viol, comme si quelqu'un était rentré chez moi et s'était mis à fouiller mes affaires. Je devais être tombée terriblement bas pour que quelqu'un s'autorise à me toucher comme un animal ou un nourrisson.

J'avais envie de hurler, de me débattre, je sentais sous le contact de sa main tiède germer d'imaginaires plaques de boutons qui me brûlaient. Je me suis sentie souillée. Il a relevé ma tête et j'ai pu voir ses yeux briller sous le palla, un sourire cruel dans l'ombre du voile.

- Tes juges ont bien jugé, ils ont appliqué la loi. Néanmoins, moi, j'estime qu'ils ont commis une erreur d'un certain point de vue. Aussi, j'ai décidé de te donner une chance. Je veux que tu travailles sous ma direction... sur certains de mes projets.

Sa voix appuyait sur le possessif. Je n'ai pas réfléchi, j'ai combattu la révulsion de son contact et j'ai accepté. Il m'a lâchée.

- Très bien, tu viendras t'installer ici. J'attends de toi disponibilité et loyauté, ainsi qu'initiative. Si tu me déçois, tu retourneras faire face à ta condamnation.

Il y a une heure que je suis rentrée. Je me lave, je n'arrête pas de me laver pour effacer la souillure. Il me semble que ma peau est rouge et brûlante. Je ne sais pas si j'arriverai à m'en débarrasser.


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Publié dans chroniques du futur

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